Ma thérapie, vingt ans après

Publié le par Marie-Christine ADAM

D'un bord à l'autre   Chapitre VI   Extrait        

   Me voilà dans ce boulevard qui porte bien son nom car j'y ai trouvé la paix une première fois et pour longtemps. J'y reviens avec la même demande. On ne change pas une équipe gagne. Vitale, c'est le mot que j'ai toujours employé au sujet de ma psychanalyse. Je le pense encore aujourd'hui. Ça ne peut passer que par là, j'en suis certaine.

   Ma voix qui tente de sortir de ma bouche est monotone, atone, parfois inaudible mais, si je parlais plus fort, ce dont je suis incapable, j'aurais l'impression de crier. Entendre le son de ma voix m'est désagréable, ce n'est pas vraiment moi, elle me donne l'impression de me plaindre. A nouveau, m'exprimer n'est plus naturel et, en séance, c'est comme s'il fallait que j'apprenne de nouveau à parler. A la manière d'un petit enfant, je ne parle pas couramment. Ma phrase commence, s'arrête entre deux mots, reprend pour quelques mots et s'arrête à nouveau. Mes phrases sont hachées. Je m'arrête après un petit mot de coordination qui indique que la suite va venir mais rien ne vient. Tout comme moi, mes mots restent en  suspension et je vais rarement au bout de mes phrases. Je dois expulser les mots car quelque chose dans mon corps les retient. Certaines fois, je les prononce mais ils restent au fond de ma gorge, aucun son ne sort. D'autres fois, ils s'emmêlent. Pourtant, j'aimerais parler "normalement", spontanément, dire les mots qui me passent par la tête et non par la fenêtre comme j'ai pu le dire dans un joli lapsus. Alors, je me demande, on dit dicible ou disable ? Certainement ce qui ne peut être dit.

   Je n'ai jamais été aussi près de ce que j'ai vécu enfant. En même temps, c'est un silence différent, ce n'est plus le même que dans ma solitude d'enfant. Nous sommes l'une à côté de l'autre et je ne suis plus seule. Elle m'écoute, elle m'entend et je m'entends, même dans le silence. Une façon de partager quelque chose, d'être accompagnée, ensemble dans la même direction, une autre direction. En séance, ce qui m'a manqué enfant je le trouve dans un "environnement suffisamment bon" comme dirait Donald Winnicott et je me sens moins vide, je suis reliée. Je suis aussi respectée là où j'en suis, jamais brusquée. Elle ne déborde pas, n'empiète pas, ni en paroles ni en actes (ou si peu). Pas un mot plus haut que l'autre. Ses interventions sont rares. Elles se font tout en douceur, en suggestion, dans l'ouverture. Jamais dans le forçage ou l'intrusion. Parfois, c'est seulement un "oui, dites" ou un "hum" qui relance un silence, un mot qu'elle souligne à sa façon ou un oui qui encourage. Souvent, l'endroit où elle arrête la séance indique qu'il y a là quelque chose à entendre. Elle ne pense pas dit-elle, elle écoute. Moi je me dis qu'elle panse et que je me panse.

   http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=50812

 

 

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